Aujourd’hui, j’ai été pris d’une crise d’écriture. Ca arrive certains jours. Là, c’est parti d’un rêve que j’ai fait. Je l’ai traduit au matin. Le texte s’appelle « romance » :
ROMANCE
Une enveloppe est sur la table, parfaitement intacte. Il faudrait la regarder de très près et longtemps pour y déceler une pliure imparfaite, une teinte irrégulière, le début d’une erreur. L’enveloppe rouge est encore ouverte et disposée de biais. A côté, à quelques centimètres à droite, il y a une feuille. Dessus, on aperçoit des écritures. On ne parvient pas, de l’entrée de la pièce, à distinguer le contenu du message. Il s’agit d’une petite écriture fine qui s’apparenterait bien à celle d’une femme. A partir de là, de cette perception visuelle et lointaine d’une écriture de femme, on pourrait imaginer une histoire d’amour qui serait à son début. Une histoire comme il en existe des milliers dans cette ville moyenne. Il s’agit ici d’une petite ville de province, pâle et grise, dans un pays inconnu. Une ville sans histoires comme il en existe des milliers d’autre dans des milliers d’autres pays semblables.
Il y a une lampe sur la table dont la lumière est atténuée par un petit abat-jour de toile rose. La pièce curieusement mêle des éléments anciens aux éléments nouveaux. Par exemple, la table elle-même sur laquelle la lettre semble attendre, est d’un style extrêmement moderne. Un style qui ne trouverait pas de sens ailleurs que dans cette pièce, dans cette après-midi d’été qui manifestement n’a pas envie de finir. Dehors, derrière la grande fenêtre horizontale qui est derrière la table, ce qu’on aperçoit de la rue et de la façade d’en face suggère quelque chose d’immobile, une rue excentrée, solitaire, loin du centre ville, des fontaines et des terrasses ombragées où les touristes qui passent nombreux en cette saison doivent être nombreux à chercher quelque chose comme une oasis. Les fontaines, à cette heure, si la ville en possède, doivent être pleines de gamins excités par les rafraichissements qu’elles procurent.
La chaleur de la pièce est faiblement atténuée par le ronronnement régulier du ventaliteur, près d’une porte fermée, située à quelques mètres à gauche de la table. Le bruit est moyennement lent et régulier, à peine supportable à cette puissance. Il y a un verre sur la table, à côté de l’enveloppe qui semble avoir été laissé là par inattention. On constate que ce verre qui ne contient plus qu’un mince filet d’un liquide jaunâtre en son fond a été déplacé à plusieurs reprises puisque de minces traces humides, qui forment plusieurs ronds contigus s’enchevêtrant et se coupant comme des arabesques, sont restés comme incrustés dans la table. Il ne semble pas que cela fasse longtemps que la pièce ait été quittée.
Sur la place, les enfants jouent dans la fontaine. Certains, loin du regard des parents, s’embrassent innocemment. Des couples incertains se font et se défont au gré des jeux d’eau et embrassent pour certains les mouvements de la fontaine.
On ne comprend pas pourquoi la lettre n’a pas encore rejoint l’enveloppe à côté d’elle. Peut-être l’amant a-t-il quitté la pièce l’espace d’un moment. Peut-être est-il parti dans l’urgence pour un raison secrète, ce qui pourrait seul expliquer la présence d’un stylo plume encore ouvert sur la lettre. Ou peut-être simplement a-t-il renoncé apprenant que celle à qui cette lettre était destinée était amoureuse d’un autre, peut-être déjà surprise en compagnie de cet autre. Dans cette hypothèse, l’agencement de la pièce pourrait devenir le soupçon de cette jalousie. Peut-être encore a-t-il renoncé à porter cette lettre réalisant qu’il n’était pas au fond amoureux de cette fille. Ou alors, il s’agirait de tout autre chose, d’une lettre très formelle suite au décès d’une mère, à la naissance d’un neveu, à la réception d un ordre exécutoire au nom du Procureur.
Sur la table traine aussi, légèrement ébarnlée, dont on ne parvient pas, de la porte de l’entrée à déchiffrer les titres qui figurent sur les tranches. On distingue à peine les premiers mots du titre du premier livre de la pile, « Chroniques… » (le « q », le « u » et le « e » sont encore plus difficilement lisibles à cette distance comparés aux autres lettres. Le « s » invisible est complété par un réflexe automatique de l’imagination, d’autant plus qu’il s’agit de la déclinaison au pluriel, que ce « s » n’a aucune valeur sémantique.) Il doit s’agir d’un roman, d’une histoire populaire pleine de jalousies non dites et de soupçons, d’un de ces romans faciles qui font aujourd’hui le succès des éditeurs et gonflent les recettes des grands hypermarchés de ces villes de province. Alors, peut-être est-ce la lecture de ce livre qui a poussé l’auteur de la lettre à sortir. Peut-être a-t-il vu dans cette intrigue imaginaire les prémices d’une histoire réelle qui devrait tourner nécessairement mal.
Le ventilateur continue d’émettre son ronron régulier, la lettre est toujours sur la table n’attendant que la main qui la glissera dans l’enveloppe qui, elle aussi, attend, la lampe continue d’émettre cette lumière, atténuée par le petit abat-jour rose, avec le soleil tapageur dont se protège les touristes, sur la place, sous les toiles des terrasses. Les gamins sont plus téméraires maintenant et se plongent mi- nus dans l’ eau de la fontaine, sous le regard endormi des parents. La pièce semble enfermée dans cette éternelle fixité, cette indifférence à toute tentative d’interprétation, ce refus intrinsèque de toute préface de mouvement.
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La fenêtre est entre-ouverte. Un léger vent pénètre dans la pièce. Le ventilateur est à présent arrêté. On ne reconnait plus l’agencement de la table. La lettre et l’enveloppe rouge ont disparu. Un carnet de timbres incomplet est à la pace du verre. Les traces d’eau ont été nettoyées. La pile de livres aussi a été bouleversée, les livres s’étalant anarchiquement sur toute la longueur de la table. On distingue désormais le titre du livre dont on ne percevait tout à l’heure qu’une partie : « Chroniques de Sans Francisco ». Ca pourrait faire l’effet d’une révolution à l’image du bouleversement actuel de la pièce, tant ce titre, en effet, par l’exotisme qu’il contient et l’univers qu’il suggère contraste avec le conservatisme apparent de la pièce, avec la langueur estivale de cette ville de province, avec même la bêtise des touristes qui occupent aux terrasses des cafés l’espace de la parole.
Aux terrasses des cafés, les mêmes touristes font les mêmes commentaires. La volubilité des paroles est à peine atténuée par la torpeur du soir. Les gamins continuent de jouer autour de la fontaine, leurs gestes comme amplifiés par les caresses de l’air. A l’écart de la place, l’un deux, plus avancé en âge, porte une enveloppe rouge à la main, qu’il vient apparemment d’ouvrir. Il n’a pas encore pris connaissance du message qu’elle contient. Il ne semble pas affecté par cet objet de papier. Son visage en effet ne traduit aucune impatience, aucune fébrilité, aucune propension à l’expression lyrique. Il est impossible de savoir s’il est le destinateur du message qu’il transporte ou s’il en est lui-même le destinataire. Il serait aussi possible qu’il ne soit qu’un intermédiaire entre les deux correspondants que ce message intéresse. Peut-être même est-il lui-même étranger à toute cette histoire ayant par hasard récupéré cette lettre pas encore postée qu’il a trouvée perdue dans une rue de la ville. Peut-être, se dit-il, qu’il n’y a rien à comprendre, rien à tirer de tout ça.
Il fait nuit maintenant. La lumière de la pièce est éteinte. Les volets de la fenêtre sont presque entièrement baissés (il s’agit de volets électriques) ne laissant filtrer de l’extérieur qu’un mince filet de lumière lunaire. Il pourrait y avoir, derrière la porte, au fond, un homme qui dort et qui rêve de la ville, de la Place, de sa lettre dont il est impatient qu’elle arrive au bon destinataire. Peut-être n’est-ce pas un homme, mais le gamin étrange qui avait tout à l’heure une lettre rouge à la main à l’écart sur la Place.
En face de la fontaine, le café a depuis longtemps fermé sa devanture. Il n’y a même plus quelques touristes attardés là qui traînent. La fontaine est seule à jouir de ses bruits d’eau. C’est comme la fin du soir, la fin de la ville, la fin de cette province. Les lignes s’aplanissent. Les fils semblent pouvoir lentement se dénouer. Un nouveau romantisme semble pouvoir émerger dans le mince filet temporel de la nuit. Un nouvel amour.
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Matin. Lumière tamisée. Enveloppe rouge. Lettre sur la table. Chaleur étouffante à peine atténuée par le vrombissement lancinant du ventilateur. Stylo abandonné. Les premiers touristes sur la place, les gamins joueurs déjà.